sur mon père

Nous brûlerons. C’est certain.
Dans une forêt, un nuage ou sous une lune bistre à l’âpreté révélée.
Le lendemain, une plage sous un vaste soleil gris.

Patrick Hébert
été 1997

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La mort tragique de Patrick Hébert bouleverse celles et ceux qui l’ont connu. Certains ont pu lire ce fait divers – un homme est mort dans l’incendie de son appartement – sans faire la relation avec le Patrick Hébert qu’ils avaient connu, au temps où il tenait toute sa place dans la vie sociale et culturelle de Cherbourg. Patrick Hébert a fini sa vie comme le Chevalier des Touches de Barbey, comme une ombre, parfois ombre de lui-même, parfois ombre de toute la misère du monde. Quand on le retrouvait tel qu’en lui-même, profond, drôle, précis, on riait.
Patrick Hébert a vécu une lente, inexorable descente aux enfers devant laquelle on se sentait douloureusement impuissant. Certains êtres, dotés d’une sensibilité écorchée, la portent comme un privilège et un fardeau. Ils peinent à trouver leur place dans un monde si peu sensible, si peu fait pour les accueillir.
Remarquable photographe, il tirait du noir et blanc des effets de fusain, de mine de plomb, des éclairages de réverbères cherbourgeois. Il avait interrogé tous les clochers du Cotentin, les rochers, les bateaux, les gens de la mer. Fils de pêcheur et fier de l’être, il connaissait la dureté du métier, en refusait toute approche romantique ou folklorique. Il aimait se moquer des Travailleurs de la mer de Victor Hugo, où tout sonne faux. Son père lui avait dit de ce livre : « Sois tu le jettes, soit tu te marres. » Patrick avait choisi d’en rire. Il me parlait souvent de la maison de sa grand-mère, à Cosqueville avec tendresse.
Amateur très affuté d’art et de littérature, il connaissait ce qui se faisait de fort et de neuf dans la peinture contemporaine. Il connaissait Flaubert sur le bout des doigts. Poète qui ne se croyait pas poète, il écrivait des textes brefs, fulgurants. Il aurait pu être critique d’art ou critique littéraire. Il aurait pu, il aurait pu… Il avait l’intuition, l’œil, le goût, le talent. Il lui manquait l’assurance, la confiance.
Je me souviens d’avoir manifesté avec lui à Paris, pour la défense des emplois à l’arsenal. Cet esthète avait une conscience aiguë. Il savait où étaient les siens, il le sut par-delà l’isolation, l’isolement, la solitude.
Cherbourg a perdu un artiste, j’ai perdu un ami dont je reverrai la veste noire, le béret et l’appareil en bandoulière, dont j’entendrai toujours le rire.

Michel Besnier
24 novembre 2004
texte paru dans La presse de la Manche

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Patrick Hébert est né à Chebrourg en 1952 dans une famille de marins-pêcheurs. Journaliste puis directeur du Centre Culturel de Cherbourg, il a travaillé comme photographe pour la ville de 1987 jusqu’à sa mort en 2004 dans l’incendie de son appartement. Son travail personnel n’a été exposé qu’une fois. Après l’incendie, il ne reste presque plus rien de son oeuvre.

Le Bateau du Père, roman de Pierre Godefroy

Cette série de photographies d’arbres en noir et blanc a été réalisée par mon père pour le livre Le Bateau du Père, écrit en 1979 par Pierre Godefroy, mon grand-père maternel, et paru aux éditions Isoète en 1989.
Dans ce roman-poème en vieux normand, Pierre Godefroy raconte l’histoire d’une famille de pêcheurs du Cotentin.
C’est une enquête documentaire dans les cafés du port de Saint-Vaast La-Hougue qui l’a conduit à transposer l’histoire d’un naufrage au Moyen-Age.
Il l’a écrit pour rencontrer ce monde qui n’était pas le sien, mais celui de son gendre, Patrick Hébert. Avec la mort du père et du fils, une prémonition parcourt ce roman nous renvoyant à notre propre histoire familiale.
J’ai voulu lui rendre hommage à mon tour en donnant le titre de son livre à mon film.

Clémence Hébert
1er mars 2010